Ces paroles prononcées par John F. Kennedy dans les années 1960 entendaient souligner la nécessité d’être prévoyant en politique. Aujourd’hui, elles résonnent plutôt comme une critique à l’égard du gouvernement britannique. En l’espace d’à peine deux semaines, trois évènements se sont succédé qui, pris dans leur ensemble, brossent un tableau profondément inquiétant de l’approche du Royaume-Uni en matière de santé publique.
2 mars : des traces du poliovirus sont détectées en Angleterre. 10 mars : lors d’une réception à Westminster, Rotariens, diplomates et hauts responsables de l’OMS réaffirment que la maladie est sur le point d’être éradiquée. Et une semaine plus tard, patatras : le gouvernement britannique annonce qu’il va retirer sa contribution au financement de l’Initiative mondiale pour l’éradication de la poliomyélite (IMEP).
Au Parlement, la ministre des Affaires étrangères, Yvette Cooper, déclare que le gouvernement a l’intention de réduire de 40% les dépenses consacrées à l’aide internationale : ‘Un budget restreint conduit inévitablement à des choix difficiles et à des compromis. Nous concentrons donc notre aide sur les personnes et les régions qui en ont le plus besoin. Ceci dit, en tant que cinquième bailleur de fonds au monde, nous demeurons un acteur majeur en la matière...’
Au début des années 1950, jusqu’à 8.000 personnes étaient paralysées par la polio chaque année au Royaume-Uni. La mise au point d’un vaccin en 1955 a considérablement réduit la propagation de la maladie, et le virus a disparu de la conscience collective au fil des décennies, à la suite de campagnes de vaccinations réussies. Le Royaume-Uni a été officiellement déclaré exempt de poliomyélite en 2003.
La découverte du poliovirus dans les eaux usées de Londres, en mars dernier, n’est pas une première : la surveillance environnementale détecte de temps à autre des traces du virus, en particulier des souches dérivées du vaccin, illustrant ce que les experts en santé publique décrivent comme un ‘risque persistant de transmission’, en particulier dans les communautés où les taux de vaccination sont en baisse.
À l’échelle du pays, la couverture vaccinale contre la polio est passée de 95% en 2015 (pourcentage de nourrissons ayant reçu les trois doses recommandées) à 92% en 2023. Malgré cela, le gouvernement britannique décide d’arrêter de financer le programme mondial destiné à contenir et éliminer le virus à la source. Cette décision s’inscrit dans le cadre d’une réduction globale de l’aide qui dépasserait 6 milliards £, cette somme étant réaffectée à la défense.
Pendant des décennies, le Royaume-Uni fut l’un des piliers centraux de l’IMEP. Avec plus de 1,75 milliard US$ versés en près de quarante ans, il était un donateur de premier plan – juste derrière les États-Unis – et un défenseur acharné de la coopération internationale en matière de santé publique.
Le monde est sur le point d’éradiquer complètement la poliomyélite. Mais cette phase finale, à l’instar des derniers kilomètres d’un marathon, est aussi la plus délicate : la lassitude s’installe, le financement devient plus difficile à justifier sur le plan politique, l’attention se détourne vers d’autres priorités... Et pourtant, le moindre relâchement dans l’engagement peut permettre au virus de resurgir.
Les experts en santé mondiale sont unanimes : les infrastructures mises en place par l’IMEP (systèmes de surveillance, réseaux de vaccination, mécanismes d’intervention rapide) constituent un système d’alerte précoce pour toute une série de maladies infectieuses. L’affaiblir, c’est non seulement faciliter le retour de la polio mais aussi réduire la capacité mondiale à faire face aux épidémies en général.
Et pourtant, confrontée à des pressions financières accrues, l’IMEP a dû réduire son budget 2026 d’environ 30%, ces coupes affectant les programmes de surveillance et d’intervention en cas d’épidémie, c’est-à-dire les mécanismes mêmes qui détectent et contiennent le virus avant qu’il ne se propage.
Le retrait du Royaume-Uni n’est pas une décision isolée. Il s’inscrit dans un changement progressif qui, selon les activistes, augmente le risque de résurgence. Ceux-ci jugent la décision du gouvernement ‘à courte vue et contre-productive’. Ils rappellent que ‘peu importe la richesse de notre pays, nous dépendons de nos voisins pour les urgences de santé publique. Notre force ne dépasse jamais celle du maillon le plus faible.’
Ce raisonnement reflète un principe élémentaire : les virus ne connaissent pas de frontières. La présence du poliovirus dans les eaux usées de Londres n’est pas une anomalie, c’est un rappel de notre interdépendance en matière de risque. Tant que la maladie existe quelque part, elle reste une menace potentielle partout.
Le risque d’une flambée majeure de poliomyélite au Royaume-Uni est aujourd’hui à son plus haut niveau depuis plus d’une génération, ont averti d’éminents épidémiologistes. C’est là toute l’ironie de l’histoire : au moment même où l’on s’aperçoit que le virus n’a pas entièrement disparu de l’environnement britannique, le pays choisit délibérément de ne plus financer les efforts visant à l’éradiquer complètement.